J’ai adoré l’IA. Puis l’ai détesté. Maintenant c’est mon Mentor Socratique.
En tant qu’ingénieur en intelligence artificielle depuis 1988, mon opinion sur les IA génératives (ChatGPT, Claude, Gemini, Mistral, …) pourrait être un peu biaisée.
Quand je dis 1988, je parle d’une époque où l’IA n’existait pas encore dans l’imaginaire collectif. Personne ne savait ce qu’était un réseau de neurones, et le grand public ne savait pas que les ingénieurs IA comme moi, développaient déjà des « systèmes experts » pour des banques ou des industriels. Cela pouvait davantage ressembler à de la science-fiction qu’à un outil de travail quotidien. Et pourtant !
J’ai passé des années à concevoir des moteurs d’inférence, à modéliser des règles de décision pour des applications critiques dans la défense, l’informatique et le tourisme, à explorer les frontières de ce que les machines pouvaient « comprendre » — ou du moins simuler qu’elles comprenaient.
J’ai même eu le privilège de travailler plusieurs années avec Adam Cheyer, l’inventeur de SIRI, bien avant que les assistants vocaux ne deviennent ces compagnons omniprésents qui nous demandent aujourd’hui si nous voulons ajouter du lait à notre liste de courses.
Alors quand ChatGPT a débarqué fin 2022, avec toute la fanfare médiatique qui l’accompagnait, j’aurais dû être enthousiaste, curieux, peut-être même un peu fier de voir enfin l’IA générative accessible au grand public après toutes ces décennies de travail dans l’ombre.
Je ne l’étais pas.
Pour être parfaitement honnête, j’ai d’abord été assez déçu.
Ma première expérience avec l’IA générative n’a d’ailleurs pas été ChatGPT, mais Jasper.
C’était fin 2021, un an environ avant que ChatGPT ne déferle sur le monde et ne devienne le sujet de conversation de tous les dîners. Jasper se positionnait,et se positionne toujours, comme une plateforme IA spécialisée pour le marketing, capable d’apprendre la voix de votre marque et de produire du contenu à grande échelle.
En tant que coach de coachs qui aide ses clients à développer leur visibilité, l’outil m’intriguait. Je l’ai testé avec l’espoir d’y trouver un allié pour la création de contenu.
Le constat était mitigé.
Jasper excellait dans ce pour quoi il avait été conçu : produire du contenu marketing rapidement, en respectant un certain ton de marque. Pour générer des variantes de posts LinkedIn, des descriptions de produits, des emails de prospection, l’outil faisait le travail de manière efficace.
Mais quelque chose me gênait profondément.
Ce que Jasper produisait était correct, parfois même bien ficelé, mais cela restait de l’exécution. L’outil répondait à une question : « Comment produire plus de contenu, plus vite ? » C’était une question légitime, mais ce n’était pas ma question.
Ma question à moi, celle qui me taraudait depuis des années en accompagnant mes clients, était tout autre : « Comment clarifier ce que je veux vraiment dire ? Comment affiner ma pensée ? Comment trouver l’angle qui me différencie vraiment ? »
Et à ces questions-là, Jasper n’avait pas de réponse. Ce n’était pas sa vocation.
Puis ChatGPT est arrivé, fin 2022, avec toute la fanfare médiatique qui l’accompagnait.
J’ai testé, exploré, poussé l’outil dans ses retranchements comme n’importe quel ingénieur l’aurait fait.
Et les réponses que j’obtenais me laissaient tout aussi perplexe qu’avec Jasper, mais pour des raisons différentes.
Le ton était toujours légèrement à côté, comme si quelqu’un avait presque compris ce que je voulais dire mais pas tout à fait. Les idées étaient d’une banalité affligeante, ces espèces de généralités que n’importe qui aurait pu écrire en compilant les dix premiers résultats d’une recherche Google. Et surtout, il y avait cette impression persistante de parler à un stagiaire extraordinairement cultivé qui aurait mémorisé tous les livres de business jamais publiés, tous les articles de développement personnel, toutes les théories du management — mais sans jamais avoir mis les pieds dans une vraie entreprise, sans jamais avoir vécu la pression d’un comité de direction, sans jamais avoir ressenti le poids d’une décision difficile.
La vitesse était impressionnante, je ne pouvais pas le nier. Obtenir trois paragraphes en dix secondes relevait effectivement d’une forme de magie technologique.
Mais à quoi bon produire du contenu médiocre instantanément ?
Je me surprenais régulièrement à lire les réponses de ChatGPT en pensant : « C’est tout ? C’est vraiment ça, la révolution dont tout le monde parle ? »
Et je n’étais pas le seul. En discutant avec d’autres professionnels, d’autres coachs, d’autres consultants, je retrouvais systématiquement la même déception polie, cette impression d’avoir été attiré par une promesse révolutionnaire pour se retrouver face à un outil certes impressionnant techniquement, mais fondamentalement décevant dans sa capacité à vraiment nous aider.
Le premier déclic : comprendre que je parlais mal à l’IA
Le problème, je l’ai compris progressivement, ne venait pas de la machine.
Il venait de moi.
Ou plus exactement, il venait de la façon dont je m’adressais à elle.
En tant que coach de managers et de dirigeants depuis 2004, j’ai passé vingt ans à travailler sur la communication. Vingt ans à observer comment les malentendus naissent, comment les instructions floues produisent des résultats décevants, comment un brief mal formulé condamne un projet avant même qu’il ne commence.
J’ai accompagné des centaines de managers qui se plaignaient que leurs équipes « ne comprenaient pas » ce qu’ils demandaient, pour découvrir ensemble que le vrai problème résidait dans leur façon de formuler leurs attentes. J’ai vu des dirigeants frustrés par des livrables qui ne correspondaient jamais à leur vision, avant de réaliser qu’ils n’avaient jamais vraiment explicité cette vision.
Et voilà que je reproduisais exactement la même erreur avec l’IA.
Je lui envoyais des demandes vagues, imprécises, dépourvues de contexte — et je m’étonnais de recevoir des réponses génériques en retour. C’était comme confier une mission importante à un collaborateur en lui disant simplement « fais-moi un truc bien sur ce sujet » et s’offusquer ensuite que le résultat ne corresponde pas à mes attentes non exprimées.
C’est de cette prise de conscience qu’est née ma méthode CLAIRE.
La méthode CLAIRE : structurer ce qu’on demande
CLAIRE est un acronyme, mais c’est surtout une discipline de pensée.
Chaque lettre représente une question que je me pose systématiquement avant d’envoyer une demande à l’IA :
- C comme Contexte : De quoi s’agit-il exactement ? Je plante le décor, je précise la situation, la tâche, le sujet, le niveau d’expertise attendu, les connaissances utiles. Je ne suppose plus que l’IA va deviner ce que j’ai en tête.
- L comme Langage : Comment dois-je m’exprimer ? Je précise le ton souhaité, formel ou décontracté, le style, concis ou développé, et bien sûr la langue. Ces détails qui semblent anodins changent radicalement la qualité des réponses.
- A comme Actions : Que dois-je faire concrètement ? Je liste clairement la tâche à accomplir, et quand elle est complexe, je détaille les étapes à suivre. Plus je suis précis sur le « quoi », plus le résultat correspond à mes attentes.
- I comme Intention : Quel est l’objectif profond ? Je définis le but réel de ma demande, le client cible s’il y en a un, le résultat attendu, la finalité. Cette question est cruciale parce qu’elle permet à l’IA de comprendre le « pourquoi » derrière le « quoi ».
- R comme Restrictions : Quelles sont les limites ? J’indique les contraintes de longueur, de durée, de format, les sujets à éviter. Ces garde-fous empêchent l’IA de partir dans des directions non souhaitées.
- E comme Exemples : Peux-tu me montrer ? Je donne des exemples concrets de résultats attendus, des formats spécifiques qui guident l’IA vers ce que j’ai en tête.
Avec CLAIRE, mes résultats se sont considérablement améliorés. Les réponses étaient plus pertinentes, plus ciblées, plus utilisables. J’avais l’impression d’avoir enfin trouvé la clé pour communiquer efficacement avec cette nouvelle forme d’intelligence.
Mais quelque chose manquait encore.
Le deuxième déclic : redécouvrir ce que je savais déjà
En tant que coach de coachs depuis plus de dix ans, j’aide des professionnels de l’accompagnement à développer leur activité, à structurer leurs offres, à attirer des clients sans s’épuiser dans une prospection agressive qui ne leur ressemble pas.
Et l’une des choses que je répète inlassablement à mes clients, c’est qu’une bonne communication ne se résume jamais à un message bien formulé.
En coaching comme en management, la vraie communication est un dialogue.
Ce n’est pas un brief qu’on envoie et qu’on attend de voir exécuté. C’est un échange, une exploration commune, un processus itératif où la clarté émerge progressivement à travers les questions et les réponses, les reformulations et les précisions, les ajustements et les approfondissements.
Un bon manager ne se contente pas de donner des instructions claires. Il vérifie la compréhension, il invite aux questions, il ajuste en fonction des retours. Un bon coach ne se contente pas de poser une question brillante. Il écoute la réponse, il rebondit, il creuse, il accompagne son client dans un processus de découverte qui ne peut pas être planifié à l’avance.
Et c’est là que j’ai eu mon deuxième déclic.
CLAIRE me permettait de mieux formuler mes demandes initiales. Mais je continuais à traiter l’IA comme un exécutant à qui on confie une tâche, pas comme un partenaire avec qui on réfléchit.
J’ai alors formulé une équation simple qui a tout changé :
Contexte + Conversation = Clarification
CLAIRE fournit le contexte. C’est le point de départ, le brief initial, la fondation sur laquelle tout repose.
Mais c’est la conversation qui crée la clarté. C’est le dialogue itératif, l’échange de questions et de réponses, le processus d’approfondissement progressif qui transforme une idée vague en une vision limpide.
La naissance du Mentor Socratique
Cette prise de conscience m’a ramené à Socrate.
Le philosophe grec ne donnait jamais les réponses. Sa méthode, qu’on appelle la maïeutique, l’art d’accoucher les esprits, consistait à poser les questions qui permettaient à son interlocuteur de trouver lui-même la vérité qu’il portait en lui sans le savoir.
Socrate ne transmettait pas un savoir. Il faisait émerger une clarté.
Et j’ai réalisé que c’était exactement ce dont j’avais besoin avec l’IA.
Pas un assistant qui exécute mes demandes. Pas un rédacteur qui produit du contenu à la chaîne. Pas un consultant qui me donne des réponses toutes faites.
Un partenaire de réflexion. Un miroir intelligent. Un questionneur infatigable qui m’aide à clarifier ma propre pensée.
Un Mentor Socratique.
Comment je travaille aujourd’hui avec l’IA
Ma pratique a complètement changé.
Quand j’aborde un sujet complexe, une décision stratégique, un positionnement marketing, une offre à structurer, un problème à résoudre, je ne demande plus à l’IA de me donner la réponse.
J’utilise CLAIRE pour poser le contexte, puis MARC pour conduire la conversation.
- M comme Miroir. Je demande à l’IA : « Reformule ce que tu as compris de ma situation, de mes objectifs, de mes contraintes, de mes tensions. » Cette étape est cruciale. Elle me permet de vérifier que l’IA a bien saisi les enjeux, mais surtout, elle me permet de voir ma propre pensée reflétée, organisée, synthétisée. Souvent, cette simple reformulation m’apporte déjà une clarté que je n’avais pas.
- A comme Approfondissement. Je l’invite à creuser : « Quelles questions devrais-tu me poser pour mieux comprendre ma situation ? » C’est là que la magie opère. L’IA commence à sonder mes hypothèses, à explorer mes angles morts, à identifier les tensions que je n’avais pas conscientisées. Elle devient ce partenaire socratique qui me pousse à aller plus loin dans ma réflexion.
- R comme Réflexion itérative. Nous itérons. Question après question, réponse après réponse, la clarté émerge progressivement, comme une image qui se précise dans un bain de développement photographique.
- C comme Conclusion. Ce n’est qu’après ce processus d’approfondissement que je demande une synthèse, une recommandation, un plan d’action. Et à ce moment-là, le résultat n’a plus rien à voir avec les réponses génériques qui me décevaient au début. Il est nourri de mon contexte, façonné par notre dialogue, ancré dans ma réalité spécifique.
CLAIRE pose le contexte. MARC conduit la conversation. Ensemble, ils créent la clarté.
Ce que cela change concrètement
La différence n’est pas seulement qualitative. Elle est aussi temporelle.
Avec cette approche, je condense régulièrement des semaines de réflexion stratégique en quelques heures de dialogue intensif. Non pas parce que l’IA pense à ma place — elle en serait incapable — mais parce qu’elle m’aide à penser plus vite, plus profondément, plus systématiquement.
Elle me pose les questions que je ne penserais pas à me poser. Elle identifie les contradictions dans mon raisonnement. Elle m’oblige à expliciter ce qui restait implicite. Elle me renvoie mes propres idées sous un angle nouveau qui révèle des dimensions que je n’avais pas perçues.
C’est comme avoir accès à un conseiller stratégique infiniment patient, disponible à toute heure, qui ne se fatigue jamais de creuser un sujet, qui n’a pas d’ego à protéger, qui n’essaie pas de me vendre sa solution, et qui se met entièrement au service de ma clarification.
Deux chemins, deux résultats
Aujourd’hui, je vois deux façons radicalement différentes d’utiliser l’IA.
La première, c’est de l’utiliser comme un distributeur automatique de contenu. On met un prompt, on récupère une réponse, on l’utilise telle quelle ou on la jette si elle ne convient pas. C’est rapide, c’est facile, et c’est profondément décevant. C’est aussi ce que fait l’immense majorité des utilisateurs.
La seconde, c’est de l’utiliser comme un Mentor Socratique. On engage un dialogue, on approfondit, on clarifie, on itère jusqu’à ce que la pensée soit vraiment limpide. C’est plus exigeant, plus long, mais infiniment plus puissant.
La première approche produit du bruit. La seconde crée de la clarté.
La première vous rend dépendant d’un outil. La seconde vous rend meilleur penseur.
La première atrophie votre capacité de réflexion — des études du MIT ont montré que les étudiants qui utilisent l’IA pour écrire à leur place activent moins les zones cérébrales associées à la pensée critique. La seconde renforce cette capacité, parce que vous restez l’auteur de votre pensée, l’IA n’étant que le catalyseur qui accélère votre propre processus de clarification.
L’avantage de ceux qui ont cette vision de l’usage de l’IA générative
Pendant que la majorité continue d’utiliser l’IA comme un distributeur de contenu médiocre, pendant qu’ils inondent LinkedIn et le web de textes génériques et interchangeables, pendant qu’ils contribuent à cette cacophonie numérique où tout se ressemble et où plus rien ne se distingue, ceux qui ont compris l’approche du Mentor Socratique disposent d’un avantage considérable.
Ils ne produisent pas plus de contenu. Ils pensent mieux.
Ils ne vont pas plus vite. Ils vont plus profond.
Ils ne délèguent pas leur réflexion. Ils l’amplifient.
Et dans un monde saturé de bruit, la clarté devient la ressource la plus précieuse.
Alors voici mon invitation.
Arrêtez de demander à l’IA de penser pour vous.
Commencez à lui demander de penser avec vous.
Posez le contexte avec CLAIRE. Puis engagez la conversation avec MARC : le Miroir pour voir votre pensée reflétée, l’Approfondissement pour explorer vos angles morts, la Réflexion itérative pour faire émerger la clarté, et enfin la Conclusion pour synthétiser.
Transformez votre IA en Mentor Socratique.
C’est là que la magie commence vraiment.
NB : Du coup, mes prompts sont passés de quelques mots à parfois deux ou trois pages. Une conversation avec Claude, mon IA préférée, et donc avec Claire et Marc peut durer plusieurs heures. Mais quelle clarté gagnée !


Et pour vous ? Quelle est votre relation à ChatGPT (ou autre IA générative) ?